La Mora se met à la cape…

Nous avons appris par la presse locale et régionale que « Le tribunal judiciaire de Lisieux a ouvert une procédure de sauvegarde pour l’association La Mora – Guillaume le Conquérant située à Honfleur (Calvados) face à une situation financière plutôt ‘’tendue’’ ».  Pour comprendre comment on en est arrivé à cette « situation tendue », il faut connaître l’historique du projet dont la presse a livré (presque) tout ! Accrochez-vous !

Historique du chantier-spectacle de la Mora

Le 1er mai 2018, dans « Caen ma ville » ( https://caen.maville.com/actu/actudet_-honfleur-pourrait-accueillir-le-mora-comme-chantier-spectacle_loc-3435717_actu.Htm) on lit ceci:

« Honfleur pourrait accueillir « Le Mora » comme chantier spectacle

Une association, qui a réalisé une réplique de l’« Hermione », cherche aujourd’hui un port d’attache pour son nouveau projet, le « Mora », un bateau dont Mathilde aurait fait don à Guillaume, duc de Normandie. Honfleur sollicité est prêt à valoriser ses quais pour un chantier à vocation touristique qui peut durer plusieurs années.

Le Mora est un bateau construit à Barfleur au XIe siècle. Il aurait été offert à Guillaume, duc de Normandie, par son épouse Mathilde. La tradition locale soutient qu’en 1066, c’est à bord de ce navire que Guillaume a traversé la Manche pour aller conquérir l’Angleterre. Et, pour ce débarquement réussi, Guillaume et le Mora partent de Dives-sur-Mer, avant de faire étape à Fécamp et à Saint-Valéry-sur-Somme. (…)

C’est là que réside la polémique. Les maires de Dives-sur-Mer, Cabourg et Houlgate ont tenu une conférence de presse samedi pour dire leur désapprobation non pas du projet, mais de sa localisation. »

Alors, qui a choisi Honfleur et pourquoi ?

Qu’en dit l’association ?

Toujours d’après-Ouest-France en 2018 : « Rien. Sollicité par nos soins via l’intermédiaire du maire de Honfleur, Alain Bourdeaux, ancien vice-président de l’association Hermione-Lafayette, ne veut pas commenter. »  Bizarre, bizarre…

Et le maire de Honfleur ?

(…) « Je ne l’ai pas choisi, ce n’est pas moi qui suis à l’origine du projet, se défend le maire de Honfleur, Michel Lamarre. L’association a souhaité me rencontrer. (Autrement dit : « c’est pas moi, c’est l’autre »). Et c’est une belle opportunité pour le département et la Région. (Mais il n’y a pas que Honfleur dans le département…) Ce n’est pas un projet honfleurais. L’association souhaite utiliser la vitrine de Honfleur et ses 3 millions de visiteurs, son Village des marques, pour donner au chantier spectacle toute l’audience nécessaire à sa réalisation. »

Ah, les consommateurs du Village des marques, les millions de touristes qui empoisonnent la vie des Honfleurais et qui devraient « ruisseler », comme dit l’autre, dans toute la Normandie, il ne connaît que ça, Michel ! Mais pourquoi Honfleur et non Barfleur ou Dives-sur-Mer ?  En 1066, Honfleur n’existait pas, le nom oui, mais pas le port ! Tandis que la cité de Dives était connue dès l’époque romaine où son port avait une grande importance. Dès 858, le fleuve est emprunté par les Vikings qui remontent la Dives pour aller saccager Chartres (dixit Wikipédia). Quant à Barfleur, son origine remonte à la Préhistoire!

Et le Département ?

Il ne dit mot non plus sur le choix de Honfleur. Mais le Maire de Dives-sur-Mer est plus bavard, il vise le Département qui doit, selon lui, prendre la décision du lieu d’implantation de la Mora car : « Il y a une responsabilité du Département à faire en sorte qu’il y ait un équilibre dans les investissements touristiques » (sous-entendu : Honfleur est déjà pas mal servi…)

Oui mais… Le Département du Calvados est propriétaire du site et des bâtiments.  Le site c’est la jetée Est de Honfleur, une friche industrielle avec quelques bâtiments du XIXe siècle, et surtout une vue exceptionnelle sur le Vieux bassin.

Donc, si on comprend bien le scénario, il y a une nouvelle « Association la Mora –Guillaume le Conquérant », créée par des dirigeants de « l’association l’Hermione–La Fayette » de Rochefort, qui découvre que dans le Calvados un autre bateau célèbre a conduit Guillaume le Conquérant à Hastings en 1066 pour une bataille mémorable qui l’a fait roi d’Angleterre. Alors, les gens de l’Hermione contactent le Département qui les envoie, devinez où… à Honfleur! Mais bon, le Département y possède une friche industrielle qu’il faudrait bien dépolluer, puis mettre en valeur, y construire…  la Mora, pardi !  On fait d’une pierre deux coups…

Le maire de Dives-sur-Mer s’en étouffe : « Pourquoi ne pas déplacer le Mont-Saint-Michel à Bayeux, les plages du Débarquement à Giverny… On pourrait comprendre que cela soit à Bayeux, Barfleur… mais à Honfleur… Ça n’a aucun sens. Le tourisme c’est de l’imaginaire. Et l’imaginaire de Guillaume le Conquérant c’est Dives, c’est Falaise, c’est Bayeux… Mais ce n’est pas Honfleur… » C’est vrai, quoi : les responsables de l’association l’Hermione ont construit une réplique de leur bateau à Rochefort, au cœur de l’arsenal historique créé sur ordre de Louis XIV, pas à La Rochelle ou à Royan !

Pourtant, rien n’y fait, l’Association La Mora-Guillaume le Conquérant s’exécute et demande au Maire de Honfleur s’il est d’accord pour que l’on construise une réplique de la Mora dans sa commune, des fois qu’il soit réticent…

Franchement, on veut nous faire avaler cette embrouille à deux balles ? Nous, on a une autre version du scénario : les copains de mes copains sont mes copains, Michel Lamarre est vice-président du Conseil départemental, pas le maire de Dives. Mais ce n’est qu’un « détail », c’est la nature humaine hélas, la suite est plus grave.

« L’association La Mora – Guillaume le Conquérant »

Cette fois, c’est Tristan Duval, alors vice-président en charge du tourisme, des grands équipements touristiques à « Normandie Cabourg Pays d’Auge », qui monte au créneau : « Sur ce sujet, on n’a jamais été associé, on n’a jamais vu un dossier passer… On nous parle d’un cahier des charges, que les organisateurs, que j’ai rencontrés, ne connaissent pas eux-mêmes. »

Qui sont donc ces « organisateurs » de « l’association l’Hermione » qui s’intéressent à La Mora et à Honfleur sans « business plan » ni cahier des charges ?

En février 2018, lors de la création de « l’association La Mora – Guillaume-le Conquérant », le premier président est Alain Bourdeaux, avocat, spécialiste du droit des affaires internationales et « marin chevronné, passionné de mer et d’histoire, Vice-Président de l’Association l’Hermione jusqu’en 2017 ».

En juillet 2022, après le décès d’Alain Bourdeaux en janvier, c’est Olivier Pagezy, vice-président qui en devient le Président jusqu’en avril 2024.

Olivier Pagezy est un énarque, inspecteur des finances, puis directeur de cabinet de Valérie Pécresse alors ministre, qui continue une carrière dans le privé jusqu’en 2020, puis devient directeur de « IDF Investissements & Territoires » » au service de la Région Île-de-France et de son territoire (dont la Présidente est … Valérie Pécresse). A titre personnel, il a été Président de l’association l’Hermione-La Fayette, de 2016 à 2022, après en avoir été le trésorier pendant de nombreuses années. Vous suivez ?

Olivier Pagezy quitte La Mora en 2024 parce que « cet engagement associatif n’est plus compatible avec [ses] activités professionnelles à Paris. » déclare-t-il. « Je pars avec le sentiment d’avoir tenu la promesse faite au fondateur Alain Bourdeaux, avec une inauguration réussie le 22 mars dernier et un chantier naval qui démarre sous les yeux du public. Je passe la barre au vice-président Jean-Marie Rousseau conformément au choix du bureau de l’association. »

En avril 2024, c’est donc le vice-président, Jean-Marie Rousseau, qui devient Président de l’association La Mora – Guillaume-le Conquérant. Ouest-France nous précise : « Retraité, ingénieur de formation qui a fait toute sa carrière dans le BTP, particulièrement dans l’ingénierie de la construction, le nouveau président promet d’être au plus près des équipes et de poursuivre le développement du site ».

On peut lire dans Challenges (décembre 2023). « Jean Marie Rousseau, a fondé BETOM Ingénierie qui opère dans la production des études techniques des projets immobiliers et urbanistiques et assure aussi les missions d’OPC (Ordonnancement-Planification-Contrôle) de suivi de travaux »

On a envie de dire : enfin ! Voilà quelqu’un qui connaît le sujet.

Il poursuit donc la mission qu’il assumait déjà comme vice-président en charge du comité « bâtiment » et déclare lors du départ d’Olivier Pagezy : « Nous avons préparé cette succession ces derniers mois, en travaillant en binôme, afin que tout se fasse le plus simplement et naturellement possible. ».  

Les finances de la Mora

« Naturellement », Jean-Marie Rousseau analyse de près la situation financière de l’association. Et là…

Il demande le placement de l’association en procédure de sauvegarde, ce qui est acté par jugement en date du 7 octobre 2024 au tribunal judiciaire de Lisieux. Sept mois après l’ouverture au public, l’association était en train de couler et ses nouveaux responsables doivent écoper les erreurs de leurs prédécesseurs…

Pourtant dès le 18 juin 2021, l’opposition municipale avait publié un communiqué de presse assez alarmant dont nous reproduisons les passages concernant les finances de la Mora.

« Aujourd’hui l’ensemble du projet est chiffré par ses promoteurs à 8.4 M€ qui se déclinent de la manière suivante :

– 4 M€ pour les collectivités, charge à elles de restaurer le site et d’aménager les locaux : 2.5 M€ CD, Région 500 K€, Etat (fond friches) 500 K€, Ville 250 K€ et CCPHB 250 K€.

– 4.4 M€ pour l’association : scénographie 1 M€, construction du bateau 3 M€, librairie 300 K€, don CIC 100 K€ (à noter qu’ici on mélange dépenses et recettes).

(…) Concernant l’apport des collectivités l’État, la ville et la CCPHB ont déterminé leur financement ce qui n’est pas le cas du Conseil départemental qui a voté l’année dernière 1.5 M€ et non deux, vote non encore reconduit cette année. Pour la Région la question reste en suspens.

(…) Plus grave est que le coût des travaux a été estimé (à la louche) sans devis sur projet ce qui laisse à penser que la facture sera bien plus conséquente, que la dépollution du site n’est pas prise en compte pas plus que l’assainissement ni l’arrivée des réseaux.

(…) Ce projet démarre dans un enthousiasme confinant à l’acte de foi devant une apparition miraculeuse ; cependant hors de l’aveuglement, il doit être analysé sereinement et précisément pour éviter de mettre la ville devant une exigence de refinancement perpétuel. »

Apparemment, de juillet 2022 à avril 2024, Olivier Pagezy n’avait pas redressé la barre.

A son départ, il évoquait « un suivi de chantier qui n’a pas été simple à gérer compte tenu des ressources disponibles de l’association ».

Coïncidence ou répétition, lorsque Olivier Pagezy quittait la présidence de l’Association l’Hermione-La Fayette en juillet 2022, après un mandat de trésorier pendant de nombreuses années, il laissait un bilan très mitigé.

La Chambre régionale des comptes Nouvelle-Aquitaine qui avait examiné les comptes des exercices 2009 à 2017 concluait que « la baisse du nombre de visiteurs et les incertitudes actuelles pesant sur le nouveau modèle économique à trouver, en lien avec l’ensemble des partenaires du site du grand arsenal de Rochefort, n’ont pas encore permis de garantir un nouvel équilibre de financement certain et durable.

Le beau projet associatif qu’a été la reconstruction puis la mise en navigation de l’Hermione semble donc être entré au plan financier, depuis 2016, dans une zone de remous qui nécessitera un pilotage prudent et pertinent. »

Les difficultés financières importantes de l’Hermione étaient dues à un voyage de la frégate aux Etats-Unis en 2015. « La chambre régionale des comptes observe donc que certains aspects de ce voyage avaient vraisemblablement mal été anticipés et préparés, en particulier pour ce qui concerne les possibilités d’exercer directement des activités commerciales aux Etats-Unis. Il est également regrettable que la convention passée entre les deux associations, française et américaine, n’ait comporté aucune stipulation permettant à l’association Hermione – La Fayette de disposer de justificatifs précis lui permettant de vérifier les montants des recettes (sponsoring et autres) perçues par l’association américaine FOH, ainsi que l’utilisation que cette dernière en a faite. »

Dans ses réponses aux observations provisoires de la Chambre régionale des comptes, M. Pagezy et le président de l’association américaine « Friends of Hermione » ont apporté des précisions dont la Chambre des comptes a pris acte, non sans ajouter : « Elle observe toutefois que les réponses apportées n’ont été appuyées d’aucune donnée chiffrée et d’aucun justificatif quant aux coûts supportés par l’association FOH et aux recettes éventuelles (dons, sponsoring, …) qu’elle a pu percevoir. »

Pour un énarque, inspecteur des finances, longtemps trésorier de l’association L’Hermione, cela fait un peu tache… Pourtant le président Bourdeaux lui avait demandé avant son décès en 2022 de prendre sa suite à la Mora. Pas étonnant que lorsque Olivier Pagezy quitte le navire à Honfleur, les finances de la Mora soient dans le rouge. Alors, son successeur, Jean-Marie Rousseau prend une décision de sagesse : la sauvegarde. Finie la fuite en avant !

L’horizon va-t-il s’éclaircir ?

Jean-Marie Rousseau s’en explique à Ouest-France : « Dans « sauvegarde », il y a « sauver ». L’association n’est absolument pas en redressement judiciaire. C’est un acte de gestion préventif, peu connu, mais qui a la vertu de pérenniser les sociétés et associations. Il nous permet de passer un cap difficile dans les mois à venir et ceci grâce à des accords avec des partenaires financiers publics et privés. »

Outre son courage de gestionnaire, Jean-Marie Rousseau s’entoure de 7 comités pilotés par des professionnels de chaque domaine (Emploi -formation – insertion, comité scientifique, comité armateur, comité infrastructure, comité scénographie, etc.) ainsi que d’une équipe de salariés clairement identifiés dans un organigramme « au carré » !

On remarquera aussi l’ouverture de Jean-Marie Rousseau aux écoles et associations normandes, peut-être le début d’un réseau viking en Normandie, sur le plan patrimonial et culturel et festif.

Ouest-France nous livre les échos de cette ouverture du chantier-spectacle honfleurais.

Ouverture au monde éducatif : « Pour fabriquer la forge, l’association La Mora – Guillaume le Conquérant a fait appel aux Apprentis d’Auteuil pour la maçonnerie. Une fois celle-ci livrée, c’est au tour des élèves du lycée Albert-Sorel de se mettre au travail pour bâtir la charpente. Les élèves de première année de CAP charpentier bois au lycée Albert-Sorel à Honfleur (Calvados) construisent la charpente de la forge de La Mora. »

Ouverture au monde associatif. Dans le cadre d’un partenariat avec le parc historique d’Ornavik de Caen, dont le drakkar Langvin avait déjà fait escale à Honfleur, cette association est revenue en septembre dernier pour présenter des animations sur la vie quotidienne des Vikings. Peut-être un partenariat avec le centre d’interprétation d’Ornavik dans les mois à venir ?  En novembre, les Compagnons pour Hastings, une association de Harfleur, ont reconstitué un campement du XIe siècle sur le site de La Mora.

Pourquoi pas d’autres partenariats avec les associations de Dives-sur-Mer, Bayeux, Falaise, etc. ?

Alors, bon vent, Monsieur Rousseau !

Publié par Sauvons Honfleur

Nous sommes un collectif de Honfleurais et de citoyens du « Pays de Honfleur », résidents permanents et secondaires, visiteurs réguliers. Nous sommes attachés à la qualité de vie, au patrimoine, à l’environnement de notre ville. Nous souhaitons alerter quand des décisions officielles, des conditions de vie quotidiennes, des pratiques, nous semblent préjudiciables aux humains, au patrimoine, à l’avenir de notre cité.