Une actualité de la « jet set » qui nous a fait réagir : le mariage à Venise de Jeff Bezos (le patron d’Amazon, 3e fortune mondiale, plus de 100 milliards de dollars). Quel rapport avec Honfleur ? Patience, vous allez comprendre…
« Jeff Bezos change de lieu de mariage à Venise, sous la pression des manifestants. Le mariage du milliardaire et de l’ancienne journaliste Lauren Sanchez, devait se tenir en plein centre de la cité des Doges. Face aux manifestations, ils ont été contraints de modifier le lieu de la cérémonie. (…) Les célébrations somptueuses dans la ville italienne devaient culminer lors d’un événement samedi 28 juin à la Scuola Grande della Misericordia, dans le centre de la cité des Doges.(…) Les 200 invités se rassembleront finalement à l’Arsenale, un lieu plus excentré.» FranceInfo – le 25/06/2025
Les opposants à cette privatisation de Venise avaient menacé de se jeter dans le Grand Canal et de faire flotter des crocodiles gonflables ! Mais Simone Venturini, conseiller municipal de Venise chargé du développement économiquea réagi : « Cet événement ne réunit que 200 invités soigneusement sélectionnés et apportera des bénéfices économiques majeurs à la ville« , il a qualifié les revendications des manifestants de « ridicules ». Tiens, on a déjà entendu cette petite musique ailleurs…
Ça ne vous rappelle rien ?
Il y a 10 ans, presque jour pour jour, samedi 13 juin 2015, en l’église Sainte-Catherine, la ville de Honfleur (Calvados) accueillait un mariage exceptionnel. « Noor Fares, une joaillière de 29 ans, fille d’un milliardaire libanais, épousait son prince charmant, le financier Alexandre Al Khawam, vice-président du fonds Africa Private Equity Team. La belle avait choisi l’église Sainte-Catherine à Honfleur (Calvados) pour ce qui restera le mariage du siècle dans la cité des peintres. » (Le Pays d’Auge, le 16 juin 2015). L’hebdomadaire Le Point notait : « À Honfleur, le parking Sainte-Catherine est fermé depuis vendredi après-midi. Des barrières de sécurité cernent l’église en bois et son clocher un peu éloigné. Dans le chœur, d’immenses brassées de glycines blanches sont accrochées aux lustres. Le dallage brille. »

Pas de manifestants à Honfleur, près de 1 000 curieux sur la place Sainte-Catherine ; mais Ouest-France avait quand même recueilli les propos acerbes d’un Honfleurais amoureux du Liban : «Quand on voit la misère au Liban aujourd’hui, on se dit quand même que tout cet argent pourrait nourrir quelques familles (…) Les gens sont gentils, on applaudit des mariés qui pourraient faire vivre des milliers de personnes décemment avec leur fortune ».
Le Figaro Madame allait jusqu’à affirmer : « N’ayons pas peur des mots : la ville de Honfleur a tout simplement été privatisée par la famille Fares »
Allez, un petit geste
Pour calmer leur « conscience » ( ?), ces milliardaires ont donné un pourboire.
A Venise, des militants écologistes avaient installé une banderole géante sur les pavés de la célèbre place Saint-Marc, sur laquelle on pouvait lire : « Si vous pouvez louer Venise pour votre mariage, vous pouvez payer plus d’impôts. » Alors Jeff Bezos a versé un million de dollars au « Consortium pour la coordination des recherches relatives à la lagune de Venise », un écosystème unique et fragile.
À Honfleur le couple libanais avait fait un pauvre don de 15 000 € pour la restauration de l’église Sainte-Catherine et de la chapelle de l’hôpital. Waouh ! On espère qu’il avait quand même pu boucler sa fin de mois ! « 4 000 € ont été reversés, sur leur demande, à l’association des Racines de Honfleur pour la restauration de la chapelle de l’hôpital », expliquait Michel Lamarre à l’époque. Il déclarait au Pays d’Auge, le 12 juin 2015, « le souhait de la famille [est] de faire un don aux alentours de 15 000 € pour le patrimoine de Honfleur, en proposant de le répartir entre l’église Sainte-Catherine et la chapelle de l’hôpital qui a bien besoin de travaux. C’est un geste appréciable. La famille va nous adresser un courrier à ce sujet pour que tout soit bien clair. En effet, un don ne peut pas être utilisé juridiquement pour d’autres destinations que celles souhaitées par le donateur… »
Mais le 30 mars 2017… le même Michel Lamarre déclarait à Ouest-France que les 11 000 € restant allaient permettre de « restaurer les vitraux de l’église Sainte-Catherine et de la chapelle de Grâce ». Puis, concernant ceux de Saint-Léonard, « soit vingt vitraux, le coût de la restauration sera de 36 155 €. Il sera proposé d’entreprendre la restauration des quatre vitraux prioritaires, pour un montant de 8 832 € »… Pourtant cette restauration des vitraux de Saint-Léonard n’était pas prévue par ce don privé et fléché… Michou avait-il oublié ce qu’il disait 2 ans plus tôt ?
Alors que le dernier rapport de la Cour des Comptes vient de demander à not’ bon maire plus de transparence dans sa gestion et une meilleure information de ses concitoyens, c’est le moment pour lui de présenter clairement le détail des restaurations permises par ce don. Jusqu’à présent les voies financières de ces 15 000 € restent impénétrables. Quant au coût de la sécurisation du quartier Sainte-Catherine pour ces festivités privées, il fut pris en charge par le budget de la ville et in fine par les contribuables locaux, beaucoup moins vindicatifs à l’époque que les Vénitiens d’aujourd’hui.
Bon, revenons à notre couple libanais. Il n’a pas la fortune de Jeff Bezos, donc disons qu’ils ont tous fait l’aumône. Mais que révèle cette « charité » ?
Depuis 10 ans, un courant politico-économique se développe et gangrène les esprits, les sociétés, les pays, la planète : la théorie libertarienne. Le libertarien donne la priorité absolue à la liberté individuelle, il met l’accent sur la liberté de choix totale, l’individualisme et l’association volontaire, la priorité de l’économie sur d’autres valeurs que l’autorité (de la loi, des États), la tradition culturelle et philosophique (humaniste, démocratique, par exemple), l’égalité. Pour faire simple : « j’ai envie de me marier à Venise (ou à Honfleur), je paie, et rien ni personne ne doit m’en empêcher », ni les Vénitiens, ni les Honfleurais !
Allons plus loin
Le surtourisme n’est pas le mariage de Jeff Bezos, ni de Noor Fares, évidemment. Mais il a quand même de petits airs de parenté libertarienne : c’est la priorité des intérêts privés face aux autorités publiques (une commune, par exemple) et aux citoyens.
- Airbnb, Booking et autres Abritel veulent s’accaparer le business du logement à Honfleur ? Il y a des conventions. Mais qui les signe, qui les fait appliquer et qui les contrôle ? Peu importe, le business des locations saisonnières passe avant tout ! Circulez !
- Les croisiéristes ont prévu 57 escales de paquebots à Honfleur en 2025 (de quelques heures à une nuit), et font débarquer chaque fois de 200 à 2 000 touristes à Honfleur ? Et alors ? Ça gêne les Honfleurais ? Les croisiéristes paient, donc tapis rouge pour eux !
- Les hordes de touristes individuels transforment le centre de Honfleur en foire d’empoigne pendant les week-ends et les vacances scolaires ? Les Honfleurais en ont ras-le-bol ? Ça rapporte à la Ville, alors vive le surtourisme et « vos gueules, les mouettes » !
Vive les « libertariens honfleurais » qui tiennent le pavé depuis 30 ans ! Les Honfleurais mécontents n’ont qu’à aller ailleurs. C’est exactement ce qu’a obtenu Elon Musk (un autre libertarien célèbre), au Texas dans sa « zone Space X » qu’il a élargie, renommée « Starbase » et où il invite maintenant d’autres libertariens américains à s’installer pour y vivre, après avoir délogé les « nés-natifs » ! Comme à Honfleur où le centre-ville historique est devenu un musée artificiel à ciel ouvert, un décor pour selfies, déserté par ceux qui faisaient jadis de Honfleur une ville vivante.