A Honfleur, autour du Vieux-Bassin et sur le Quai des Menteux, on ne parle que de ça. Du naufrage de la reconstruction de La Mora en face dans le bâtiment, construit à la va-vite pour accueillir « ce chantier spectacle », s’était récemment bardé d’un immense calicot « Visitez moi » comme une ultime bouteille à la mer. Cri du désespoir pour cette attraction touristico-culturelle ! Car le 22 septembre 2025, ceux qui sont à la barre de ce projet ont demandé sa mise en liquidation judiciaire, un an à peine après le placement en procédure de sauvegarde. Le tribunal rendra sa décision dans moins de dix jours.
La situation est désespérée à Honfleur. Car, au même moment, la grande sœur de La Mora, la frégate L’Hermione, construite pendant une vingtaine d’années à Rochefort-sur-Mer, a été placée en redressement judiciaire le 18 septembre 2025 pour 6 mois.

Il y a tant de similitudes entre les deux aventures qu’un coup de rétro sur la belle aventure de L’Hermione puis ses déboires permet de comprendre l’échec si rapide du chantier spectacle de reconstruction honfleurais contraint de baisser le rideau dix-huit mois seulement après son ouverture.
Le chantier de Rochefort, un spectacle inédit qui a séduit
Là-bas, c’était aussi la reconstruction d’un navire chargé d’histoire : celui qui a conduit le marquis de La Fayette aux États-Unis en 1780. Louis XVI lui avait demandé d’aller soutenir les insurgés américains en lutte contre les Anglais pour leur indépendance qu’ils obtiendront trois ans plus tard.
Sur les bords de la Charente, la frégate a été reconstituée « à l’identique » très patiemment pièce par pièce. Le chantier a duré dix-sept ans : de février 1997 à septembre 2014 quand L’Hermione a pris la mer. Au fil des ans, la mise en scène de cette reconstitution a été particulièrement soignée. Le spectacle a fait à plusieurs reprises la une du fameux magazine de Georges Pernoud, Thalassa.
L’association Hermione-La Fayette, créée en 1992, au moment même où la folie des parcs d’attractions déferlait sur la France, a su proposer une animation inédite dans l’Hexagone et surfer sur la vague de bienveillance liée à l’univers marin.
L’aventure était colossale : L’Hermione dispose d’une coque de 44 m de long et son grand mat fait 54 m de haut. A bord, une trentaine de canons a été embarquée. Et pas moins de 2 000 chênes ont été nécessaires à sa construction. Cette démesure et l’originalité de ce spectacle ont attiré les foules : 4 millions de visiteurs en dix-sept ans, plus de 230 000 par an. Un joli score pour une station touristique éloignée de la région parisienne et diablement concurrencée par sa voisine La Rochelle.
La vente de billets d’entrée, les ventes de la boutique, les adhésions aussi mais également le sponsoring d’entreprises séduites par ce projet valorisant apportent des vents porteurs et de bonnes recettes bien sûr. Des chiffres qui doivent donner aujourd’hui le tournis aux élus Honfleurais et du Département qui ont soutenu à l’aveugle le « chantier spectacle » sur les bords de Seine car l’aventure prévue pour leur Mora était beaucoup plus modeste par son ampleur (une grande barque) et sa durée (quatre à cinq ans). Et visiblement beaucoup moins attractive : à peine 40 000 visiteurs par an dans une ville où le maire se targue de recevoir plus de 5 millions de touristes par an.
Légitimité historique pour L’Hermione
Le succès populaire de L’Hermione reposait sur la grande légitimité historique du lieu choisi pour sa reconstruction : c’est au cœur de l’arsenal de Rochefort-sur-Mer que la première Hermione a été construite dans les années 1770. Et c’est dans la double forme de radoub datant de Louis XV que la nouvelle Hermione a grandi. A Rochefort-sur-Mer, comme à Honfleur, le passé a légué des marques indélébiles comme le magnifique bâtiment de la Corderie Royale qui servait de toile de fond au chantier de L’Hermione, une véritable osmose. Ce qui est introuvable à Honfleur où Guillaume Le Conquérant n’a laissé aucune trace à l’inverse de Falaise, Caen, Dives ou Bayeux. En cherchant bien, on pourrait trouver une tombe, celle d’Arlette de Falaise, mère de Guillaume, mais à… Fatouville-Grestain. A deux lieues de chez nous.
Pire, l’histoire nous apprend que La Mora fut construite au printemps 1066 à … Barfleur. Pas Honfleur, BARfleur. On va pas en faire un barouf mais comme légitimité de notre bonne ville sur le sujet, on peut mieux faire. Par exemple construire un nouveau musée consacré au berceau de l’impressionnisme sur la friche touristico-industrielle bientôt laissée par La Mora face au plus beau panorama de notre ville. Un édifice moderne signé par un architecte de renom alliant notre passé et le présent comme Honfleur a su si bien le faire avec sa médiathèque choisie par ses habitants et non pas des politiciens et des promoteurs venus d’ailleurs.
Des ports à la topographie voisine
Les deux ports de Rochefort et de Honfleur se ressemblent : ils ne donnent pas directement sur la mer. Le havre charentais est sur la Charente et des méandres du fleuve le séparent du grand large. A Honfleur, les bassins sont bien planqués au fond de l’estuaire de la Seine.
Et les deux ports jadis flamboyants sont aujourd’hui surpassés par Le Havre et La Rochelle/La Pallice.
Des associations jumelles et consanguines
A Rochefort, comme à Honfleur, on retrouve à l’origine des deux projets une association avec les mêmes intitulés, le nom du navire historique accolé à celui du héros, et des membres passionnés d’histoire maritime. Si en Charente, les pionniers de 1992 ont depuis longtemps laissé la place, ce sont des responsables de l’association L’Hermione – La Fayette qui ont piloté le dossier honfleurais. Le premier président de l’association La Mora – Guillaume le Conquérant était le vice-président de l’association charentaise jusqu’en 2017. A son décès, c’est l’ancien trésorier devenu président de l’association L’Hermione – La Fayette qui a pris la barre à Honfleur en 2022. On reste en famille !
Retour perdant aux États-Unis
Si la fameuse comédie musicale « les Demoiselles de Rochefort » de Jacques Demy et Michel Legrand avait été nominée aux Oscars à Hollywood en 1969, la virée de L’Hermione outre-Atlantique en 2015, mal préparée, s’est soldée par un fiasco financier faute d’un accord dûment signé avec le partenaire américain.
A peine, avait-elle commencé à naviguer que L’Hermione voyait les grains s’accumuler sur son passage. Mauvais présage d’autant qu’à son bord aux postes de commandement, on trouvait ceux qui seraient quelques années plus tard aux manœuvres à Honfleur.
L’Hermione en cale sèche
A la fin de son entretien annuel, en avril 2021, les marins et les bénévoles de l’association repèrent des traces d’attaques de champignons sur le bordé… Après dépose de quelques pièces et analyse en laboratoire, on identifie du lenzite et du polypore des caves. À la fin de l’été, le navire est ensuite remorqué jusqu’à Anglet près de Bayonne pour être réparé. Immobilisée en cale sèche dans le port de Bayonne depuis 2021, L’Hermione peine depuis des années à mobiliser les donateurs. Plus de 5 millions d’euros ont déjà été injectés dans ces réparations. Mais la facture totale s’élève à 10 millions. Les collectivités publiques ont depuis longtemps quitté le navire après l’avoir porté à bout de bras (sous la forme d’aides directes et de garanties d’emprunts, entre autres).
L’Hermione en redressement judiciaire depuis septembre
Financièrement, la grande sœur de La Mora suit actuellement un mauvais cap. L’Hermione a été placé en redressement judiciaire le 18 septembre 2025 pour six mois. Un mandataire judiciaire a été nommé. Après ce naufrage, les membres de l’association disposent désormais de 182 jours pour éviter de la voir couler corps et biens. Deux fois moins de temps que la rémission offerte à sa sœur honfleuraise.
« Loin de signifier la fin d’une aventure, cette procédure de protection doit permettre de donner à l’association le temps nécessaire pour consolider ses soutiens et en obtenir de nouveaux pour finir les travaux », affirme l’association charentaise qui préfère parler d’une « mesure positive ». Ça ne vous rappelle rien ? Il y a tout juste un an, voilà ce que disait au quotidien Ouest-France le président de l’association honfleuraise, Jean-Marie Rousseau, « C’est un acte de gestion préventif, peu connu, mais qui a la vertu de pérenniser les sociétés et associations. Il nous permet de passer un cap difficile dans les mois à venir et ceci grâce à des accords avec des partenaires financiers publics et privés. » Ouille.
Là-bas, les élus ont compris. Selon La Charente libre du 23 septembre 2025, «Le Département de la Charente-Maritime ne versera pas un centime de plus pour sauver « L’Hermione », pas plus que la Région Nouvelle-Aquitaine, la Ville et l’Agglomération de Rochefort. Lancé en mai dernier comme un « ultime appel », le manifeste de « L’Hermione » aurait permis de récolter 500 000 euros auprès de donateurs. »
Selon un rapport de la Chambre régionale des comptes de Nouvelle Aquitaine (en 2019), l’association L’Hermione – La Fayette avait reçu entre 2009 et 2017, 7 millions de subventions d’investissement et 1,7 million de subventions de fonctionnement dont près de 4 millions de la Ville de Rochefort, le reste venant du Département de la Charente-Maritime, de la Région Poitou-Charentes et même de l’Europe.
Ici, les élus vont-ils comprendre dans quelle galère ils se sont fourvoyés ? Ceux de Honfleur ont déjà fait débourser à leurs concitoyens un million d’euros. Les autres, non plus, n’ont pas compté : ceux du Département ont généreusement filé 2,5 millions, ceux de la Région 500 000 euros. L’aventure charentaise a coûté bien plus cher mais la reconstruction honfleuraise n’en est qu’à ses débuts et la note est déjà bien lourde.
A part la réhabilitation soignée des locaux du XIXe siècle, appartenant au Département, qui faisaient tache face au site classé tant ils avaient l’air à l’abandon, et la construction d’une grande halle, un bâtiment relativement incongru à cet endroit, il y a peu à voir. De navire qui pourrait prendre la mer, il n’y en a pas. Il y a bien l’esquisse de la forme d’une coque et un film bien plus séduisant que celui de La Lieutenance sur l’histoire de Honfleur mais on est loin du « chantier spectacle » annoncé au lancement.
D’ailleurs, du côté du môle Gallien, comme on dit chez nous, l’attraction est devenue selon l’association qui porte ce projet mal en point un « chantier immersif ». Pas idiot. Mais pas rassurant. Une immersion est le fait de se retrouver dans un milieu étranger sans contact direct avec son milieu d’origine. CQFD.
On ne saurait mieux dire au pays d’Alphonse Allais!
Vous pouvez envoyer vos commentaires à : sauvonshonfleur@orange.fr
Les touristes qui viennent à Honfleur, c’est pour son cadre (seule ville de Normandie avec Bayeux à ne pas avoir subi les bombardements) ses vieilles rues, son vieux bassin, sa Lieutenance, parfois son musée, mais pas pour voir ce chantier de soi-disant, de reconstruction du navire de Guillaume le Conquérant, qui n’y a jamais mis les éperons…Quelle … erreur… (et je ne peux employer le mot exact…)
Et qui va payer ? Nous, les contribuables, les habitants…
J’en connais un qui ne devrait pas avoir l’idée de se représenter aux prochaines élections…
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